Deux femmes.
L’une veut se venger,
l’autre refuse d'être la petite sirène.
Deux hommes.
arrogants, prétentieux, capricieux, riches.
Sincères, fragiles, amoureux.
Secret Garden. Netflix
dernière chance.


Un conte revisité
Oui, Secret Garden reprend les codes du conte.
Mais pas ceux qu’on croit.
Ce n’est pas seulement Cendrillon.
Et ce ne sont surtout plus les deux belles-sœurs caricaturales qui incarnent la violence sociale.
Ici, le pouvoir prend le visage d’une belle-mère, glaciale, méprisante, saturée de préjugés de classe.
Une figure profondément dérangeante, parce qu’elle n’est ni grotesque ni magique : elle est crédible... Dans ce contexte Sud Coréen.
Quant à la « Cendrillon », elle est cascadeuse.
Pauvre, orpheline, oui — mais aussi physiquement forte, indépendante, et surtout capable de dire non.
Elle refuse les avances agressives du prince. Elle résiste.
Le corps comme épreuve
Le prince, justement.
Arrogant, autoritaire, capricieux, imbu de lui-même…
Mais beau. Et conscient de l’être.
L’échange de corps — le fameux body swap — n’est pas ici un simple gimmick comique.
Il devient une épreuve sociale et intime.
Changer de corps, c’est changer de place.
Changer de regard.
Changer de valeur.
Ce que l’un méprisait devient soudain sa réalité.
Classe sociale et désir
Dans ce drama, nous, étrangers, pouvons percevoir le poids de la hiérarchie riches/pauvres d’une manière plus visible — ou du moins… moins euphémisée — que dans beaucoup de fictions occidentales.
Les mariages de chaebols (héritiers des grands conglomérats comme Samsung, Hyundai et autres) sont montrés pour ce qu’ils sont :
des alliances économiques.
Des fusions-acquisitions, comme le dit cyniquement Kim Joo-won lui-même.
Le désir est autorisé, mais sous conditions.
L’amour existe, mais il doit rester compatible avec la classe sociale.
Le body swap : un divertissement ? Ou une nécessité narrative
Le body swap est initié par le père défunt de Gil Ra-Im.
Une figure discrète, mais décisive : il connaît Kim Joo-won, puisqu’il est mort en le sauvant.
Il s’excuse d’ailleurs auprès de lui de recourir à ce procédé, comme si cette intervention — intrusive, dérangeante — était pourtant la seule possible pour protéger sa fille.
Le body swap est souvent perçu comme un simple ressort ludique, destiné à divertir ou à relancer la narration.
Pourtant, dans Secret Garden, il me semble répondre à une nécessité beaucoup plus profonde.
Kim Joo-won est un homme dont le pouvoir social est tel qu’aucune limite ne lui est opposable. Son comportement relève du harcèlement : il insiste, envahit, refuse le non. Et nous savons que, dans ce monde-là, la police n’écouterait pas une femme pauvre face à un héritier de chaebol.
Quelles options restent alors à Gil Ra-im ?
Céder et se briser. Fuir et s’appauvrir encore. Se taire. Disparaître.
Le body swap apparaît dès lors comme une intervention radicale mais non violente, la seule capable de faire évoluer Joo-won.
Il ne s’agit plus de comprendre intellectuellement, mais d’éprouver physiquement : la vulnérabilité, la perte de statut, le regard masculin sur un corps féminin.
La magie intervient ici comme le symptôme d’un échec social : quand la justice, la morale et la loi ne fonctionnent plus, la fiction invente une autre voie.
Dans cette perspective, le body swap n’est pas un gadget.
Il est une expérience morale forcée, destinée à sauver à la fois Gil Ra-im — et Kim Joo-won de lui-même.
Un phénomène culturel
Secret Garden fait partie des dramas qui ont contribué à installer la Hallyu, la vague de diffusion massive de la culture sud-coréenne à l’étranger.
Diffusé en 2010 sur SBS, le drama a connu des audiences considérables.
Même en France, lors de son passage sur Netflix, il a marqué durablement une génération de spectateurs.
Ce succès ne doit rien au hasard.
Une alchimie de créateurs
La scénariste Kim Eun-sook signe ici l’un de ses récits fondateurs.
On lui doit ensuite Mr. Sunshine, Descendants of the Sun, The King: Eternal Monarch, The Glory…
Le réalisateur Shin Woo-chul l’accompagne dans cette écriture visuelle précise, élégante, efficace.
Ensemble, ils ont façonné une série de dramas qui ont durablement marqué la télévision coréenne.


Des figures fortes
Impossible de parler de Secret Garden sans évoquer Ha Ji-won.
Cascadeuse à l’écran comme dans la vie, elle réalise elle-même de nombreuses scènes d’action.
Son jeu mêle puissance physique et vulnérabilité émotionnelle — une combinaison encore trop rare pour les personnages féminins de l’époque.
Face à elle, Hyun Bin incarne un héritier odieux, mais fissuré.
Le drama n’excuse pas ses comportements : il les expose, les met à l’épreuve, les déconstruit partiellement.
Pourquoi ce drama fonctionne encore?
Parce qu’il est :
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romantique et critique
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drôle et cruel
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léger en apparence, mais socialement très conscient.
-
La bande-son y joue un rôle essentiel : elle imprime les scènes dans la mémoire.
Les décors deviennent mythiques.
Les citations littéraires — La Petite Sirène, Alice au pays des merveilles — résonnent longtemps après le visionnage.
Ce que Secret Garden dit de nous:
Ce drama dit peut-être que nous aimons encore croire aux contes.
Mais pas n’importe lesquels.
Des contes où l’amour ne suffit pas.
Où la classe sociale pèse.
Où le corps devient un terrain politique.
Où la fiction permet de dire ce que la réalité préfère taire.
Avec un Happy End qu'on n'attendait pas.
Pourquoi, moi, j’ai aimé
Parce que c’est beau.
Parce que c’est enlevé.
Parce que c’est critique sans être cynique.
Parce que c’est tragicomique.
Parce que les acteurs et actrices y sont magnifiques.
Et parce que, sous les paillettes, Secret Garden parle encore très justement de nous.