L'enfant et le loup
On raconte depuis bien plus de deux mille ans l’histoire d’un enfant qui criait au loup. Mais on oublie souvent de demander pourquoi il criait. Ésope accusait le menteur. Moi, je parle de la peur qu’on fabrique.
Voici la véritable histoire de l’enfant qui criait ‘au loup’.
C’est un hameau qui s’accroche au flanc d’une colline, comme oublié du monde.
Une vingtaine de maisons de pierre patinées par les pluies et les hivers, basses, au toit de lauzes gris bleuté, entourent une placette de terre et de pierres où s’abreuvent les poules et les chèvres autour de la modeste fontaine. Les murs sont gris de l’humidité d’automne, les volets tirés tôt le soir : ici, on ne gaspille ni lumière, ni chaleur.
Le soir, la lumière vient du foyer, des chandelles de suif qui fument un peu, et parfois d’une lampe à huile posée sur la table. On la ménage, comme tout le reste. Les ombres dansent sur les murs rugueux, les voix s’élèvent, et les histoires aussi. Les enfants écoutent, même quand ils ont les yeux fermés.
Nous sommes en Auvergne, vers 1850. Le village vit pauvrement de ce que la terre veut bien donner. Dans les champs, on cultive surtout du seigle et des pommes de terre. Chaque famille élève quelques moutons, parfois une vache, rarement plus. La richesse se compte en bêtes et en bras disponibles.
Ici, tout le monde travaille : les adultes, les vieillards quand ils le peuvent encore, et les enfants dès qu’ils savent tenir debout sans tomber. Hommes, femmes et adolescents s’épaulent dans les champs, les jardins, à la coupe du bois ou au soin des bêtes. La journée est une chaîne de tâches partagées, que l’on répartit selon la saison et la force du moment.
Seules les tâches ménagères et la gestion de la famille reposent entièrement sur les épaules des femmes — une responsabilité silencieuse, mais constante.
Les plus jeunes, ceux qui n’ont ni la taille ni les muscles pour faucher ou porter, gardent les troupeaux. À sept, huit ans déjà, on leur confie les moutons.
C’est l’automne. Au lever du jour, l’air est sec et frais. Un petit vent descend de la montagne et s’engouffre entre les bâtisses. Derrière le hameau, les pâturages s’étirent en pente douce vers une hêtraie sombre qui ferme l’horizon. C’est là, dans cette zone frontière entre bois et champs, que les troupeaux passent la journée. Et c’est là aussi que les enfants apprennent à être seuls.
Dans ce hameau, la vie commence avant l’aube.
Les hommes quittent la maison en silence pour rejoindre les champs et la forêt, les femmes rallument la braise de la veille pour chauffer la soupe, et les enfants s’habillent à tâtons dans la lumière bleue du matin. Ici, pas d’école, chaque bras compte, même les petits.
Pour les plus jeunes, la tâche est simple en apparence : garder les bêtes. Un quignon de pain noir dans une poche, un bâton plus haut qu’eux dans l’autre main, car les loups craignent ce qui est plus grand qu’eux… et un chien aux côtes visibles pour toute compagnie.
C’est l’enfant qui harangue ses quelques brebis pour les sortir de la petite bergerie.
appelons l’enfant Iel. Fille ou garçon, quelle importance ? La tâche est la même.
Iel, emmitouflé dans sa cape de laine, pousse le troupeau de sa houlette.
Les moutons, encore engourdis, s’ébrouent dans le froid, houspillés par le chien. On traverse le hameau sans un mot, Les clochettes résonnent à peine, étouffées par le brouillard. Iel, frissonnant sous sa cape, rentrant la tête dans les épaules pour conserver la chaleur de la nuit, savoure ce moment où son esprit, encore engourdi, perçoit son monde cotonneux qui s’éveille.
La pente douce qui s’étire derrière le village conduit aux pâturages, nappe encore humide et verte qui monte vers la hêtraie.
À mesure que la pente s’élève, le bruit du village s’efface, remplacé par le souffle du vent qui descend du bois.
En cette saison, le soleil qui se lève lentement derrière la montagne, éclaire les feuilles cuivrées : des rouges profonds, des ors vifs, des ambres translucides. Quand les rais de lumière passent entre les troncs, la forêt s’illumine comme un vitrail, vibrante et silencieuse. C’est un spectacle que personne ne commente. Ici, on admire en silence, religieusement. Et l’enfant regarde, émerveillé.
Iel aime ce moment : peut-être à cause du silence, ou de la lumière qui traverse les feuilles comme un kaléidoscope, ou de la brume qui cache les silhouettes encore fantomatiques des moutons.
Le monde est flou, suspendu, comme s’il respirait lentement avec Iel.
C’est à la lisière de cette forêt que l’enfant s’installe chaque matin, un peu à l’écart mais pas trop loin du village pour que sa voix porte en cas de danger. Un petit muret en demi-lune, construit pierre après pierre au fil des saisons, lui sert de refuge. À peine un mètre de haut. Juste de quoi s’abriter du vent et se sentir moins nu face aux ombres.
À mesure que le soleil grimpe au-dessus de la colline, la brume se défait en volutes mouvantes. L’air se réchauffe, juste assez pour chasser le frisson du matin. Les moutons se dispersent dans le pré, taches claires sur l’herbe encore humide. Les clochettes tintent doucement, répondant aux chants des coqs. Le chien s’est couché près de Iel, le museau posé sur les pattes — il sait que, pour l’instant, il n’y a rien à craindre.
La hêtraie, derrière l’enfant, s’illumine comme une cathédrale végétale. Les feuilles cuivrées filtrent la lumière en éclats dorés et rouges, presque transparents. Un rayon traverse une trouée dans la canopée et vient caresser la joue de l’enfant. Le monde entier semble s’embraser de lumière.
L’air sent la mousse, les feuilles mortes et la fumée des foyers qu’on rallume au village. Par moments, une rafale soulève les feuilles mortes, et tout le bois semble se mettre à danser. L’enfant suit des yeux une feuille rouge qui tourbillonne jusqu’à ses pieds. Il goûte ce moment paisible, cette lumière douce qui fait briller le monde, et ce silence cotonneux habité de sons humains Il ferme un instant les yeux. Il n’y a que les clochettes, le vent, les bûcherons et lui. Rien d’autre. Et la cloche du village sonne le temps qui passe de sa voix grave et puissante. Le son remonte lentement la pente, glisse entre les arbres, se mêle au vent et vient se poser comme une main chaude sur son épaule. Le monde est grand, mais il n’est pas tout à fait seul.
Au loin, on entend les coups sourds des haches qui frappent le bois. Un rythme lent, régulier. Parfois un craquement, parfois une voix d’homme qu’on devine plus qu’on ne l’entend. Les bûcherons travaillent à l’autre bout de la hêtraie. C’est une présence vague mais rassurante : les loups ne s’approchent pas quand le bois résonne de voix humaines.
Le loup !
Dans ce silence, les paroles des adultes reviennent, comme des cailloux semés dans sa tête. Pas des légendes anciennes, non : des avertissements bien vivants.
« Et toi aussi, quand tu vas aux pâtures, songe à bien faire attention : ne nous perds pas une brebis. Les loups rôdent en ce moment. »
« Reste près du troupeau, pas dans les bois. Le loup, lui, attend que tu t’éloignes. »
« Si tu ne finis pas ta soupe, le loup viendra te dévorer cette nuit. »
Ces mots sont dits d’un ton grave, ou parfois avec un petit sourire en coin — comme si faire peur faisait partie du jeu. Mais ce n’est pas un jeu pour lui. Ces phrases restent. Elles se répètent toutes seules dans le creux du ventre, même quand le soleil brille.
Et puis il y a les histoires qu’on raconte aux veillées, pour “prévenir” : la brebis éventrée, la fillette disparue, le garçon retrouvé avec des blessures trop nettes pour être un accident. Personne n’a jamais vu le loup. Mais tout le monde en parle. Comme s’il était toujours juste derrière la lisière.
C’est l’heure de rassembler les bêtes et de rentrer au village.
Iel range son flûtiau, se lève lentement, ankylosé·e par ces heures d’immobilité. Corniaud, le chien, comprend aussitôt : il remue la queue, prêt à houspiller le troupeau pour le conduire à la bergerie. Il attend l’ordre de l’enfant.
Puis vient le bruit.
Un craquement sec, net, dans la hêtraie. Comme une branche qu’on écrase du talon. Le chien tourne brusquement la tête, dresse les oreilles, puis les rabaisse. Rien d’autre. Pas un souffle.
Rien n’a bougé.
Rien n’a changé.
Sauf l’enfant.
Iel fixe la lisière. Veut voir avant d’alerter. Pas téméraire, mais pas lâche non plus. Pourtant, la peur s’insinue, une onde glacée : elle commence dans le ventre, grimpe dans la gorge, brouille le silence autour. Ce n’est plus la hêtraie qu’iel regarde — c’est ce qu’on lui a appris à redouter.
Deux lueurs jaunes apparaissent entre deux branches. Rien d’extraordinaire : c’est un chevreuil, venu flairer la clairière. Il attendra le départ du troupeau pour s’avancer.
Mais dans le souffle du vent, les sabots sur les feuilles mortes sonnent autrement. Le cri rauque de l’animal fend la pénombre comme un avertissement. Et tout se mélange dans la tête de l’enfant : les histoires du soir, les mots répétés, le loup derrière la lisière.
D’habitude, iel sait reconnaître l’aboiement d’un chevreuil. Ce soir, non.
Dans cette lumière qui décline, le doute devient certitude.
Iel bondit en arrière, court se réfugier derrière le muret, rabat sa cape sur sa tête — et hurle :
— AU LOUP ! AU LOUP !
L'enfant et le loup 2
Dans les maisons, on se redresse, on grogne, on échange des regards.
Au loin, les cris de l’enfant résonnent. Les moutons bêlent, effrayés , le chien aboie frénétiquement. Quelque chose se passe. Ce n’est pas normal.
Quelques hommes saisissent leur veste, leur bâton, et sortent à grands pas en marmonnant. D’autres empoignent leur hache et sortent du bois, accourant vers les cris.
Tous les chiens aboient maintenant.
Les femmes sortent aussi, inquiètes. L’une s’essuie les mains à son torchon, l’autre tient encore sa grosse cuillère en bois, un marmot s’accroche aux jupes d’une troisième.
Le vent est tombé, la lumière décline, mais le froid s’installe.
-« C’est pas la voix de Iel ?
- Qu’est-ce qui lui arrive ?
- bizarre, la petite Rébecca a été attaquée de jour…
- La pauvre, ça l’a rendue muette.
- Allons voir quand même, on sait jamais ! »
On grimpe la pente à la hâte, on écarte les ronces, on arrive à la lisière.
Mais là… rien.
Rien d’autre que le silence oppressant de fin du jour, ponctué par les tintements des clarines. Le chien n’aboie plus, il est assis devant l’enfant, il lui lèche les mains
« Allez, c’est rien, calme-toi » semble-t-il dire.
Les moutons se sont dispersés dans le pré, indifférents.
L ’enfant, pourtant, tremble encore, pelotonné derrière son muret, les yeux fermés, gémissant.
Les hommes fouillent les alentours, ils entrent dans le bois. Ils ne voient rien. Un furet, peut-être qui fuit dans les buissons… Ils reviennent, se rassemblent autour de l’enfant.
Et puis un rire éclate, suivi des autres.
« Ah t’as l’air de t’y connaitre en loups !
- Mais voyez cette tête ! On dirait qu’il a vu le diable, oui !
L’un tape sur son épaule :
— Eh bien dis donc ! Le loup a dû voir ta tête, il s’est sauvé, hein ?
Un autre ajoute :
— Un cri pareil pour deux yeux de biche… T’as d’la voix, mais pour le courage…
-Bébé va !
Ils rient encore. Fort.
L’enfant baisse les yeux.
La peur s’est changée en honte.
Plus tard, à la veillée, ils recommencent.
Autour du feu, les hommes rejouent la scène, la grossissent, la tordent.
Ils font les voix, imitent son cri, sa cape tirée sur la tête.
— Au louuup ! Au louuup ! — qu’ils chantonnent en chœur.
Même ceux qui n’étaient pas montés rient de bon cœur.
Puis viennent les histoires :
celle de la fillette croquée à deux villages d’ici,
celle du berger qui a fini la gorge ouverte,
celle de la bête qui « mange d’abord les petits ».
Des mots dits pour faire frissonner les enfants — et se donner de l’importance.
Certains racontent la fois où ils l’ont rencontré, comment ils l’ont blessé… ou tué.
« Moi, j’ai gardé un louveteaux de la louve que j’ai abattue. Il garde bien mon troupeau maintenant. À coups de triques je l’ai dressé ! »
Le feu crépite, les ombres dansent sur les murs.
L’enfant serre les genoux contre sa poitrine.
Dans les rires, iel n’entend plus que sa honte, son humiliation…
Iel se fait oublier. Bientôt, on ne s’en occupe plus, chacun s’enorgueillit de sa petite histoire de loup ou de chasse.
Des larmes coulent encore sur ses joues.
Iel se sent seul.e, un peu ridicule aussi.
Les jours suivants, rien ne change — sauf l’enfant.
Iel garde toujours le troupeau à la lisière, seul, face au même bois.
Et toujours, à la veillée, ces mêmes histoires de loup.
Les mêmes menaces glissées naturellement:
« sois sage avec Grand-Père, sinon le loup viendra. »
Depuis ce soir-là pourtant, la forêt semble plus proche.
Plus vivante. Plus sombre.
Le moindre bruissement fait battre son cœur plus vite.
Une ombre, un cri d’oiseau, le craquement d’une branche…
et la peur remonte, aussi vive qu’avant.
« Est-ce que j’ai été assez gentil avec Grand-Père ? Avec grand-mère ?
Est-ce que j’ai bien nourri les lapins ? »
Le deuxième cri vient deux jours plus tard.
Moins fort. Moins sûr. Mais plus implorant.
Les adultes arrivent plus lentement.
Et cette fois encore… rien.
Le troisième cri ne surprend plus personne.
On roule des yeux, on soupire, on s’agace.
Mais on va voir.
— “C’est pas possible ! Iel s’amuse.”
— “Affabulations ou allucinations ? Arrêtez de lui faire peur le soir avec vos histoires !”
Aux veillées, c’est devenu une blague rituelle.
“Encore Iel et son loup invisible !”
On imite sa voix. On s’en moque.
On dit qu’iel cherche à attirer l’attention. Qu’iel a trop d’imagination.
Et personne ne voit que l’enfant s’éteint un peu plus chaque jour.
Pendant ce temps, les histoires circulent d’un village à l’autre.
La fillette engrossée par le loup à l’est du village.
Le garçon retrouvé blessé près de la rivière.
Des moutons égorgés.
Les rumeurs s’enroulent les unes aux autres comme des brouillards froids.
Et toujours, la même phrase :
— “C’est le loup.”
Le soir du quatrième cri, personne n’a vraiment écouté.
Certains l’ont entendu en rentrant des champs, du bois.
Les mères l’ont perçu à travers les volets déjà clos.
Un cri bref, étranglé.
D’autres l’ont pris pour le vent.
On a dit :
— « Encore Iel et son loup imaginaire… »
Personne n’est monté à la lisière cette fois.
Mais cette nuit-là, les brebis sont restées dehors.
Le chien a hurlé plusieurs fois à la lune.
Au matin, le corniaud est revenu seul.
Il grattait la porte d’une ferme, les pattes sales de terre noire.
Le troupeau, lui, s’est dispersé dans la rosée.
Un berger absent, c’est une tache vive dans un paysage ordonné.
Alors on s’est mis à chercher.
Les hommes ont pris leurs bâtons, leurs haches.
Les femmes ont fermé les portes, serré les enfants contre elles.
On a grimpé la pente, traversé la brume.
Le bois n’a rien dit.
La hêtraie les a regardés passer, silencieuse.
On a retrouvé un bâton brisé.
Une cape froissée. Du sang.
L’enfant, dans une doline.
Un silence trop lourd pour un matin.
Personne n’a prononcé le mot “loup”.
Personne n’a prononcé de remord.
Mais il était là, dans chaque regard.
Dans le tremblement d’une main sur une bouche.
Dans le soupir qu’on retient pour ne pas dire : “Et si…”
Le jour de l’enterrement, le village entier était là.
La terre était lourde, les cloches lentes.
Personne ne savait vraiment quoi dire.
Puis, au bord de la fosse, deux voix se sont élevées.
La première, tranquille :
— « Eh ! À force de crier au loup… »
La seconde, plus basse, presque coupée en deux :
— « Ah… On aurait dû y aller. »
Et voilà, mes petits loups…
Ce soir-là, personne n’a écouté.
Et le loup… peut-être qu’il n’était même pas là.
Mais l’enfant, Iel, n’est plus là.
Quand on répète aux enfants des histoires pour leur faire peur,
parfois… ce sont ces histoires qui font le plus de mal.
Et quand on arrête d’écouter les enfants,
parfois, c’est trop tard pour les protéger.
Alors souvenez-vous :
la peur, ce n’est pas un mensonge.
C’est un avertissement.
Et quand les enfants crient qu’iels ont peur…
la première chose à faire, ce n’est pas de se moquer.
C’est d’écouter.
