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Épisode 14B

Fondu au noir

    Sacha et Dimitri se sont rapprochés de la lisière du bois d’une marche rapide. Ils longent le terrain vague qui sert de parc, ou plutôt de cimetière de véhicules, des jeeps aux chars d’assaut en passant par les camions de transport, sans oublier l’hélicoptère moribond qui stationne au nord. Au bout d’une centaine de mètres, Dimitri impose un arrêt.

"Attends-moi ici cinq minutes. J’ai oublié mes lunettes et j’y vois rien ! "

(Подожди здесь пять минут. Я забыла свои очки и ничего не вижу! )

    En effet, Seul Sacha avait remis ses lunettes à infrarouge devant ses yeux.

- C’est maintenant que tu t’en aperçois? Tu fais chier! Déjà que rien ne se passe comme prévu, tu en rajoutes une couche!

(Это сейчас, что вы это понимаете? Вы мочиться! Уже, что ничего не идет, как планировалось, вы добавляете слой!)

-Я не буду долго (je ne serai pas long)

NDA (note de l’auteure) : Vous avez compris : c’est du russe. Désolée, ça m'amuse. Et ça vous plonge dans l'ambiance, non? Et pour mieux savourer le moment, allez sur « reverso » et faites un copier-coller, puis écoutez le texte en russe. C’est tellement enrichissant internet ! Une source constante d’inspiration. 

   Sacha l’a donc laissé repartir et s’est assis contre un arbre, allongeant ses jambes. Il a relevé ses lunettes sur son front pour se frotter les yeux, puis a renversé la tête contre le tronc. Il s’accordait un temps de relaxation en fermant les yeux, et maîtrisant sa respiration. Cependant, il semblait préoccupé. Une tape sur son oreillette afin de parler à ses acolytes.

 “J'ai un mauvais présentiment: je ne comprends pas comment Dimitri, si méticuleux, organisé et prudent, s'est fait prendre par Dahlia ; ni comment il a pu oublier ses lunettes.

- Alors, reste sur tes gardes.”  Dimitri est revenu rapidement, interrompant la conversation.

   Le bois se terminait abruptement sur une pente herbeuse de quelques mètres surplombant une petite route déserte. À une centaine de mètres, en face, ils voyaient les murs de la villa et commençaient déjà à entendre la musique.

Sacha a lentement relevé ses lunettes sur le front, penché la tête sur le côté d’un air désabusé.

"C’est du Wagner! Le vaisseau fantôme. Évidemment!

- Tu en sais des choses!

- Héritage de Belle... Ex-Belle-Maman... Elle est férue d’opéras.

Quelques pas plus loin:

 C’est désert dans le coin! Ils ont confiance ici!

- Ils ont organisé une sortie du régiment pour faire leurs saloperies tranquilles. Ils ne veulent pas de témoins. Tu sais comment ça a commencé? Tous les soirs, depuis l'arrivée de Lotus, le commandant et Lotus organisent une orgie privée en se servant des prisonnières... Et de ton Davyd. Ils se sont en plus trouvés des points communs pour Wagner, l’Opéra et aussi pour la religion viking. Cette soirée, c’est un sacrifice à Wotan! Lotus rêvait de prendre un bain de sang, le commandant est tombé en extase devant le jeune roux et en a fait son objet de plaisir exclusif. Mais ce soir, il va le sacrifier à Wotan avec les autres. Pour preuve de son amour infini qu’il a dit! Et il va offrir son bain de sang à Lotus. Ce soir, ils ont organisé une espèce de jeu du cirque... Dans la piscine.”

Fondu enchaîné.

  Terrasse de la piscine, le soir. Les prisonniers (une 20aine, dont un grand et gros barbu brun, deux vieux grands, fripés, une grande et une petite femme dans la quarantaine, un jeune blond de 16 ans, et Davyd le roux) sont amenés nus au bord du bassin par deux soldats, Dimitri qu’on reconnait à peine sous son casque et un autre. Le commandant et Lotus sont allongés dans des transats, sirotant une vodka. Quatre soldats armés d’une kalachnikov tiennent les prisonniers en joue.

Lotus se lève et s’adresse aux prisonniers d’une voix forte :

“Cette nuit, vous partirez pour le  festin de Wotan! Préparez-vous à mourir dignement, en valeureux guerriers! Cependant, les trois survivants de la bataille qui se prépare seront libérés après avoir reçu leur digne récompense! Ils iront au Walhalla plus tard. ”

Il fait un signe à deux jeunes femmes, des adolescentes, nues sous leur tablier de soubrette. Elles s’avancent et déversent dans le bassin deux grands plateaux de couverts de table : fourchettes, couteaux à viande, à poisson, à fromage, cuillères, grandes, petites... Puis elles reculent pour s’éclipser au plus vite dans la maison.

“Voici vos armes. Que le meilleur gagne.”

Tous les prisonniers se précipitent, se bousculent, sautent, plongent pour être les premiers à prendre leur arme. Les plus rapides nagent prestement vers le petit bain pour éviter d’être noyés. Pour le reste, le bassin n’est plus qu’une eau bouillonnante remplie de cris de colère, de peur, d’agonie. Les commandants sirotent leur boisson en riant et commentant la scène.

“Les armes ne sont pas adaptées. Mais j’avais raison! Faut faire confiance à l’instinct de survie de chacun. Regarde leurs blessures! Ça saigne bien comme je voulais. Wotan sera content!

- Certaines blessures sont originales, je te l'accorde.

- Comme leur façon de manier les couverts.

- Regarde celui-là: je suis surpris qu’on arrive à faire couler tant de sang à l’aide d’une petite cuillère.

- Et avec cette eau chlorée, les blessures ne coagulent pas.

- C’est tellement vrai! Regarde comme la piscine se teinte déjà de rose!

En levant son verre pour trinquer, Lotus déclare satisfait:

Je l’aurai mon bain de sang ! C’est tellement jouissif !”

Fondu enchaîné.

Retour à Sacha.

    Dimitri termine son résumé.

“La fête a commencé un peu avant votre arrivée. C’est moi qui ai amené les prisonniers à la villa. Nous étions deux. Au retour, j’ai laissé mon binôme dans le bois en allant au point de rendez-vous.

- Tu l’as bien attaché et bâillonné hein !

- Bien-sûr ! ”  Répond Dimitri le regard vague.

Image du soldat allongé devant un arbre, dans le bois, la tête renversée en arrière, égorgé.

Retour à Sacha et Dimitri.

    Ils restent sous le couvert des arbres, en haut de la butte, et observent les alentours.

“Vérifie qu’on ne nous voie pas du pont.

Dimitri règle la netteté de ses lunettes, jette un coup d’œil.

- C’est bon: pas de garde à l’entrée de la villa et les vigiles du pont nous tournent le dos.

- Alors, c’est parti ! ”

Ils glissent en bas de la petite pente, traversent la route, et, pistolets automatiques au poing (des MP 443 « Gratch » En russe, Gratch veut dire Corbeau freu.), courent arc-boutés se cacher derrière le mur de la maison. Ils longent le premier tronçon haut de deux mètres, derrière lequel s’abrite un jardin arboré, puis s’introduisent dans ce qui est manifestement le garage, suffisamment grand  pour accueillir un véhicule blindé et une moto sous une bâche.

    “C’est le nouveau 4x4 AMN. Le commandant était très fier de faire une démonstration hier aux Wagners.  Commente Dimitri pendant que Sacha fait le tour du véhicule et inspecte l’intérieur.

- Eh ben ce sera plus simple de rapatrier les prisonniers à l’hélico avec ça.

- Il n'y a que neuf places. J'ai amené vingt prisonniers à la piscine.

- Merde! Il nous faudra les guider dans la forêt. Ça va prendre du temps!

Se retournant, ses yeux se portent sur une moto recouverte d’une bâche, qu’il enlève prestement.

 Mais que vois-je ? Une Kalashnikov IZH-SM1! Rien que ça ! Moteur électrique, autonomie 150km, phare infrarouge! La classe! J’ai toujours rêvé d’en piloter une. Mais j’étais pas dans les forces spéciales...

https://www.youtube.com/watch?v=umvx1DTOfdc

- C’est celle de Lotus. Il l’emmène partout avec lui...

- Il n’a peur de rien ! La clé est sur le contact ! ”

Tout à coup, Sacha sent le canon d’un pistolet contre sa nuque.

Dimitri est derrière lui et susurre dans son oreille:

 “Déshabille-toi !

- Hein ? Arrête ta plaisanterie, le Gamin. C’est pas drôle du tout !

- Je ne plaisante pas! répond Dimitri en durcissant le ton. Enlève tes fringues! Tu vas participer au festin de Wotan.

- Je ne comprends pas. Je n'arrive pas à croire que tu m'aies trahi! C’est quoi ton plan?

Les yeux dans le vague, Dimitri émet : Devenir un Wagner? ”

Sacha se retourne, oubliant le canon du Gratch contre sa nuque. Choqué, il tente de lire la vérité dans les yeux de son compagnon.

“Fais-moi confiance et déshabille-toi. C’est le seul moyen d’y arriver.”  Déclare le grand russe dans un demi sourire en baissant légèrement son arme. À moitié rassuré, Sacha s’exécute et laisse ses vêtements en tas, avec sa ceinture d’explosifs, à côté du blindé, contre le mur. Puis il relève les bras au-dessus de sa tête.

- Enlève tout! j'ai dit! Ordonne Dimitri en désignant le boxer que Sacha a pudiquement gardé. Au fur et à mesure, Les yeux du grand russe s’agrandissent.

" Mais jusqu’où tu t’es teint en noir? Le visage suffisait!

- Bof, c’est une blague de mon coréen préféré! Après l’entrainement, avant-hier, il est arrivé dans la douche du gymnase avec un pulvérisateur rempli de teinture noire et il m’a aspergé quand je me rinçais.”

Fondu enchaîné.

Les douches des hommes, gymnase de Mévouillon. Sacha a fini de se rincer. Il ferme le robinet.

 Seung-Chul  arrive par derrière avec le pulvérisateur que Léon lui a donné et l’asperge de peinture noire. Sacha se débat, tente de se protéger, mais pas moyen. Seung-Chul rit aux éclats.

" On doit se préparer pour la nuit de demain! Je vais enfin pouvoir me servir du cadeau de Léon.  T'inquiète: j'y ai eu droit! Ça part en une semaine... Ou deux...

-Mais ça va pas? On n’avait que le visage à teindre en noir!

-Et tes cheveux alors?

-Ben j’aurais gardé le casque ou mis un bonnet ! Crétin!

-Oui, mais comme ça, t’es beaucoup plus beau!

    Dans son amusement, il n’a pas vu Sarah arriver discrètement derrière lui et le saisir au cou avec le bras droit, tandis qu’elle le ceinture du gauche. C’est au tour du coréen de se débattre.

“Allez, déshabille-le! C’est son tour.” Crie-t-elle hilare à Sacha qui s’exécute en riant. Quand Seung-Chul est nu, Sarah laisse au russe le soin de le maîtriser et les asperge tous les deux. Cris et exclamations enjoués, jeu.

Fondu enchaîné.

Retour en Ukraine

Dimitri secoue la tête, condescendant.

 “Et c’est moi que tu appelles Gamin... ”  Puis il se penche pour cacher la ceinture de dynamite sous le tas de vêtements.

 “On ne sait jamais. Dit-il prudent. Et maintenant, avance! On va passer par la grande porte.”

Le duo quitte le garage prudemment,  et remonte le mur jusqu’à la route. Ils s’arrêtent à l’angle pour que Sacha jette un coup d’œil vers l’entrée.

 “Toujours pas de garde ! C’est vraiment n’importe quoi !

- Pourquoi tu râles ? Ça nous arrange ! ”

   Ils s’engagent alors sur la route, Le grand russe derrière le grand noir nu. Ils ne voient personne pendant un moment qui leur parait long. À mi-chemin, ils voient enfin le garde apparaître à l’angle du mur est, la mitraillette en bandoulière. Mitraillette qu’il épaule dès qu’il voit le duo approcher. Sacha lève rapidement les mains derrière la tête pour parfaire son rôle de prisonnier. Derrière lui, Dimitri le pousse violemment en avant en le pressant d’accélérer en anglais. Le garde les laisse approcher en les tenant en joue. Arrivé à deux pas du vigile, Dimitri prend la parole.

 “Salut camarade ! Un colis surprise pour le commandant.

- D’où il sort celui-là?

- Un des deux commandos que Dalhia et moi devions intercepter. Des américains. J’ai tué l’autre et je rapporte celui-là avec une surprise au commandant.

- Et Dalhia?

- Parti voir la prisonnière, tu sais: la VIP d'Yvan.

- J’ai ordre de ne laisser entrer personne. C’est une soirée très privée.

- Fais-moi cette faveur!  Montrant le brassard argent du garde, il ajoute persuasif:

Avec ce que j’apporte, j’espère bien rentrer dans vos rangs!

- Aucune chance!

- Bon! Je te montre ma surprise et tu décides après ok?

Le soldat semble hésiter, alors Dimitri pousse Sacha de côté, sort un paquet enveloppé dans un tissu poisseux de sang. Profitant de la curiosité du vigile, il s’approche tête contre tête, déplie le tissu suintant et dévoile le contenu. Le soldat ne voit tout d’abord pas ce que c’est. Il se penche d’avantage et quand il saisit enfin ce qu’il a devant les yeux, il s’écarte brusquement, plié en deux, avec un haut le cœur incontrôlable. Sacha en profite pour l’assommer et le trainer dans le jardin, derrière un fourré. Pendant ce temps, Dimitri remballe son paquet.

- C’est malin! Avec tout ça, j’ai laissé le rouleau de scotch dans mon blouson! Comment on l’attache maintenant?  Remarque Sacha.

- On l’attache pas! Répond froidement et lentement l’autre. Et sans donner à Sacha le loisir de protester, il sort son couteau de chasse et l’enfonce dans la tête du soldat, sous la mâchoire, en direction du cerveau.

- Mais t’es dingue! Pourquoi...

- Un bon Wagner est un Wagner mort! Comme ça, il ne fera plus de mal à personne!

Sacha inspire profondément pour laisser passer la surprise, la colère ainsi que le dégout, puis il répond fataliste.

- C’est vrai. C’est la guerre ici!

Il se retourne vers le chemin de la piscine et replace ses mains derrière la tête. Dimitri reprend son « gratch » et le place contre le dos du Tsar. En avançant le long de la maison, ils passent devant une grande baie vitrée et remarquent l’intérieur d’une vaste chambre. La musique est maintenant très forte, autant que les cris de colère, de peur et de douleur... Et des rires.

   Arrivés sur la terrasse, l’un et l’autre marquent un temps d’arrêt face à la scène qui s’offre à leurs yeux. Ils ne s’attendaient pas à ça. Devant eux, la piscine est remplie de cadavres sanglants qui flottent sans dignité entre les quelques combattants encore valides. Les survivants, une dizaine, sont maculés de sang. Ils arborent de multiples lacérations plus ou moins profondes. Du sang s’écoule de toutes les plaies. L'eau de la piscine est déjà rose sombre. Sacha se détourne pour vomir. Dimitri lui donne un coup de crosse sur le crâne en le sommant d’avancer en anglais, mais les jambes de Sacha restent paralysées.

   Ni les quatre gardes qui tiennent les prisonniers en joue, ni les commandants ne remarquent leur arrivée. Certains gardes ont le regard lointain, on dirait qu’ils n’ont pas envie d’être là. Les autres semblent fascinés par le spectacle. Le commandant et Lotus s’égosillent à encourager leurs favoris tout en buvant leur vodka à la bouteille. Deux jeunes hommes, un blond et un roux semblent protéger une femme dans la quarantaine, qui tente de rester à la surface en nageant alors que les ados sont suffisamment grands pour poser leurs orteils sur le fond. Chacun est armé d’un couteau, l’un à poisson, l’autre à viande, ils menacent tous ceux qui s’approchent d’eux et n’hésitent pas à se battre.

Lotus s’énerve vraiment, estimant que ce n’est pas du jeu. Il sort son arme et vise le trio.

" Si ces deux gamins continuent, je les abats! C’est chacun pour soi!

- Eh ! Tu ne touches pas à mon Davyd! Il est à moi! Et ce soir, c’est moi qui l’offre à Wotan !

- Tu es pénible Kovalevsky! Alors, je te propose de pimenter le jeu! Ton Davyd et son copain blond font un duel. Tu offriras le vainqueur.

- Ça marche ! Mon beau roux est plus fort que ton blondinet.

- Évidemment ! Il est plus vieux ! Et plus costaud aussi. Mais tant que ça fait du rouge!

 Lotus s’approche du bassin, tenant une bouteille de vodka dans la main et hurle : Stooooop !

Le combat continuant. Lotus récidive :

Stop !

- Qu’est-ce que tu peux y faire ? On les a drogués pour qu’ils se battent. Alors, ils se battent!  Remarque le commandant portant sa bouteille à ses lèvres.

Alors, Lotus sort son pistolet et tout en hurlant d’arrêter, il abat le prisonnier le plus proche. Les autres cessent alors immédiatement le combat. Il n'y a plus  désormais que des pleurs et des halètements, même la musique s'est arrêtée.

- Ah. Bien pensé ! C’est efficace ! ”

Lotus annonce alors le nouveau jeu. Il lance deux couteaux de chasse aux jeunes combattants. Les prisonniers s’écartent alors des deux adolescents qui se retrouvent au centre du bassin. Mais Davyd, le roux, refuse de se battre. Pendant que son camarade plonge pour récupérer son arme, il s’allonge sur l’eau et flotte à la dérive les yeux fermés. Quand le jeune blond refait surface, il lui dit posément:

 “Fais ce que tu as à faire, Symon. Je ne me battrai pas contre toi !

C’est un vrai capharnaüm qui commence. La musique reprend.  Tout le monde, à part les gardes, crie, exhortant les jeunes à se battre. C’est la femme qui hurle le plus fort :

- Davyd ! Bats-toi ! Tu as une chance de vivre !

- Je suis fatigué maman ! Si je dois mourir, ce sera en humain. Je ne tuerai pas mon frère.

- C’est pas ton frère !

- Mon ami d’enfance. C’est pareil ! Éclate le roux en se redressant. Symon, fais ce que tu as à faire !

- Mais Je ne veux pas te tuer ! Battons-nous au moins !  

- On est déjà tous morts de toutes  façons. Mais tu ne mourras pas de mes mains.

- Ne m’oblige pas à faire ça ! Crie Symon en entaillant la poitrine de Davyd. Va chercher ton arme !

Et comme le grand roux s’allonge de nouveau sur l’eau, la femme plonge pour récupérer le couteau et tente en vain de le mettre dans sa main.

- Toi tu pourras vivre ! Tu as la chance d’être le préféré du commandant !

- Une chance ? La chance de me faire violer et humilier tous les soirs ? Au point de ne plus me sentir humain ? Et si je survis, la chance d’être à jamais détruit et seul ? Je préfère mourir des mains de mon frère!”

Alors, dans un cri de rage, la femme saisit fermement le couteau et se rue sur le jeune blond. Davyd s'interpose et la lame s'enfonce profondément sous sa clavicule.

Le commandant hurle que ce n'est pas du jeu! Qu'elle a usurpé son droit. Lotus s’impatiente et tire une balle qui va se loger dans l’épaule de la femme.

- La récré est finie ! Au combat garçon !

   Pendant ce temps, Sacha et Dimitri font le tour du bassin et se postent à un mètre des gradés.

Voyant enfin les nouveaux arrivants, Lotus prend une télécommande sur la table et appuie sur une touche. La musique s’arrête de nouveau. 

Le commandant, revenu dans son transat, se tourne vers Dimitri. Ses gestes ainsi que ses yeux témoignent d’un taux d’alcoolémie important.

 " Au rapport soldat ! Clame-t-il dans un élan d’autorité.

- J’amène un présent aux commandants. Un des deux commandos annoncés par la traîtresse Irina, ils sont effectivement venus délivrer les prisonniers. J’espère que c’est assez pour entrer dans les forces Wagner.

- Où est l’autre commando?

- Je l’ai laissé dans le bois. C’était un beau combat. Je mérite d’entrer dans les forces Wagner.

Lotus sort son arme et vise Dimitri.

- Ne t’avise pas de juger à ma place ! Moi seul peux décider de ton enrôlement.

- C’est pourquoi je vous ai apporté un autre cadeau, digne de vous. Comme je vous ai dit, c’était un beau combat. Et dans une arène, on offre les oreilles et la queue du taureau quand le matador s’est bien battu.” Et pendant qu’il parle, il déballe de nouveau son paquet, qu’il pose sur la table basse à côté du transat. Le commandant jette un regard vitreux sur le contenu, puis il sursaute et se lève d’un bond en reculant.

- Putain de merde ! C’est quoi ça ? (  Что это за херня?)

Lotus contemple la masse sanglante devant lui et éclate de rire en rangeant son arme.

- Ok ! Tu es engagé. Fais descendre le négro dans le bain. On va changer de jeu puisqu' il ne fonctionne pas. Comme le noir n’est pas drogué, il se battra contre tous les autres. Il écarte le paquet sanglant pour saisir la télécommande et remettre le son. 

-Alors, dit le commandant, sortez-moi mon rouquin! Ce n’est pas ici qu’il doit mourir! Emmenez-le dans ma chambre !

   Courbette ironique de Lotus, qui fait signe aux soldats de s’exécuter. Deux d’entre eux sont obligés de descendre dans l’eau pour ramener le prisonnier au bord. Davyd, qui faisait la planche, se met à nager dans la direction opposée.

-Non! Je ne veux plus! Pas ça! Je vais me battre! Laissez-moi ! Pas la chambre !

Sacha, qui n’est pas encore entré dans l’eau, plonge et rejoint l’adolescent roux. Il profite du son de la musique qui a repris, des hurlements des prisonniers et du rire de Lotus pour crier dans son oreille, en ukrainien.

- C’est moi ! David de Maroussia ! On est là pour toi ! Laisse-les t’accompagner dans la chambre, ça nous fera deux soldats de moins. Laisse-nous trois minutes et tu seras libre!

- David est blanc! Et il est parti il y a trois mois avec ma sœur et Maroussia.

-Regarde-moi ! Ta sœur Éléna t’attend en France !

À ces mots, Davyd arrête de se débattre et regarde attentivement le visage du noir qui lui fait face avec ses grands yeux bleus suppliants. Alors, il se laisse emmener par les soldats qui sont entrés dans l'eau.

    Avec l’aide des deux autres soldats qui mettent leur mitraillette en bandoulière, ils le remontent et le traînent dans la maison.  Le commandant les suit, le pas mal assuré de l’alcoolique. Pendant ce temps, les prisonniers se rassemblent autour de Sacha, le menaçant déjà de leurs pauvres armes. Avant que l’un d’eux ne puisse l’attaquer, il prend la parole, toujours en ukrainien.

- On va tous s’en sortir! Menacez-moi jusqu’au bord, puis nous nous occuperons des soldats en les entrainant sous l'eau.

Tout en parlant sur un ton suppliant, il recule lentement, simulant la panique.

Lotus s'approche pour écouter.

- C'est pénible cette musique! Je n'entends pas ce qu'ils disent.

- Parce-que tu comprends l'ukrainien toi?  Se moque le commandant.

- Ah tu as raison... J'ai un peu bu non? Répond-il en se rassoyant.

Les prisonniers fatigués, revenant petit à petit à la raison sous l’effet décroissant de la drogue, s’avancent lentement sur Sacha qui recule. Le commandant est déjà dans la maison avec Davyd et les deux gardes. Tout à coup, Lotus réalise ce que Kovalevsky vient de dire. 
“Un noir américain qui parle ukrainien?” Il se lève d'un bond mais trop tard pour intervenir. Dimitri, qui est resté près de Lotus, sort son couteau de chasse et lui tranche la gorge. Lotus porte les mains à son cou pour tenter en vain d’arrêter l’écoulement du sang qui s’échappe au rythme de son cœur.

- Ce serait dommage que tu ne sois pas conscient de ta propre mort, tout de même. Lui dit Dimitri à l’oreille.

Au moment où Lotus s'est levé,  quatre prisonniers, arrivés au bord, saisissent les soldats, restés trop près, par les chevilles et les traînent dans l’eau. L’arrière du crâne de l’un percute l’arête du bassin et il perd connaissance, tandis que l’autre soldat est poussé au fond de l’eau jusqu’à perdre conscience.

Fondu au noir

    Quand Sacha entre dans la chambre du commandant, ses yeux s’agrandissent en voyant Davyd, nu,  à genoux sur le lit, face à lui. il est près du commandant nu allongé sur le dos. La tête du militaire renversée en arrière, laisse  du sang s’échapper de sa bouche. Les yeux hagards, Davyd serre quelque chose de rouge entre les dents, le tour de ses lèvres est rouge et du sang coule le long de son menton.  Il ne remarque pas la présence de Sacha, trop occupé à cisailler les parties génitales du commandant avec un couteau de chasse. Sacha se détourne sans un mot. Son visage exprime l’horreur, le dégoût, mais aussi la résignation. Il reste ainsi immobile jusqu’au cri de victoire du jeune roux. Il se retourne alors pour le voir se lever, jeter son trophée à terre et recracher un paquet sanglant de sa bouche. Sans parler, Sacha va prendre la chemise du commandant restée au pied du lit et la pose sur les épaules de  Davyd.

“C’est fini, on y va”.

Dans un hurlement bestial, Davyd se dégage de la chemise, la lance en travers de la pièce et crie, brandissant son couteau à deux mains et le plantant de toutes ses forces dans le ventre mou du militaire.

“Non ! C’est pas fini ! Ce sera jamais fini !

Pris d’une frénésie incontrôlable, il abat sa lame plusieurs fois sur le corps du commandant qui se contracte sous chaque coup, encore et encore. Sacha tente de le désarmer, mais Davyd hurle de plus belle, se débat et l’envoie percuter la baie vitrée où il s’écroule. Le jeune homme redouble ses coups de couteau.

Trois mois! Trois mois d’enfer depuis Izioum! Tu m’as enlevé... Séquestré... Affamé... Violé... Torturé! Tu m’as forcé à être ton jouet!

Le corps du commandant devient inerte. Les coups ralentissent à mesure que la rage fait place à la douleur et aux larmes.  Enfin, le jeune homme se calme, immobile, à genoux derrière son bourreau, son corps est secoué de sanglots muets. Il ferme les yeux et renverse la tête en arrière en lâchant son couteau.

Sacha se relève, se penche sur l’objet que le roux a craché. Sans surprise, c’est la langue du commandant. Remarquant ce que regarde Sacha, Davyd explique en descendant, chancelant, du lit.

“Je ne supportais plus... Alors, quand il est passé près de ma bouche... Je l’ai mordu...  Comme un chien enragé qui ne lâche pas sa proie.

Le jeune homme se tourne vers le lit. Sa voix se brise à nouveau.

 Ils nous ont transformés en bêtes. Comment vivre après ça, hein, dis-moi? comment on oublie? Ajoute-t-il en essuyant son nez.

- On peut pas ! On cicatrise... mal... mais on vit.

- Je pourrai pas!

- Sarah avait 12 ans quand elle est sortie de l’enfer. Maintenant, elle arrive à vivre heureuse.

- Je ne sais pas qui c’est, mais comment elle fait ?

- Tu lui demanderas... Répond calmement Sacha en le soutenant. Encore un peu de courage! Va au garage. Ils t’attendent. Finalement, vous pourrez prendre la voiture, vu ce qui reste de survivants.

- Et toi?

- Je vais voir à l’étage si on n’oublie personne. Ensuite, j’ai quelque chose à faire. Allez-y: Moi je prendrai la moto!

 Pendant que Davyd se rend au garage, Sacha monte à l’étage et fait une inspection rapide. Par la fenêtre d’une des chambres, il voit la voiture s’en aller. Il se précipite au garage en pestant.

- Ils sont fous ! Ils ont allumé les phares ! On avait laissé la musique à fond pour couvrir les bruits et eux, ils se font repérer à des kilomètres! Comment je fais maintenant pour courir jusqu’au pont discrètement?

Une fois la porte intérieure du garage franchie, il pousse un cri de colère !

- Dimitri ! Sale enfoiré ! Mes fringues !

En effet, à l’endroit où il avait laissé ses vêtements, il ne reste plus que la ceinture d’explosifs.

    Dans le 4x4, ils sont une dizaine. Dimitri est au volant. assis à côté de lui, Davyd, l’épaule en sang, porte le pantalon de Sacha, tandis que sa mère, contre la portière, a enfilé le pull. Dimitri très calme, sourit en pensant à sa petite blague.

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