


Les aventures
de Sacavie
Épisode 7
L'OUBLI
(fiches pédagogiques sous le texte)
Voilà bien longtemps maintenant que Sacavie est seul dans son petit coin sombre, contre le mur, derrière le petit bureau de Selma.
Il ne la voit même plus quand elle entre dans la chambre et fait ses devoirs, assise tranquillement à son bureau. Le meuble lui bouche la vue.
Il ne peut que l’entendre…
Les pages de manuels qu’on feuillète, le stylo qui gratte le cahier, les soupirs de l’élève qui ne sait pas encore, les exclamations de joie quand on retrouve un objet, quand on trouve une solution. Les éclats de voix quand on n’arrive pas, les murmures des récitations… Les conversations secrètes au téléphone avec les amies – qu’il ne voit plus. Et les cris :
« J’arrive ! »
« Attends ! »
« Encore une minute ! »
« Pourquoi moi ? »
« Quoi encore ? »
Et quand elle est à l’école ou chez maman, puisqu’il n’est plus là… qui la rassure dans les moments de trouble ou de colère ?
Il aimait tant lui donner une raison de sourire dans sa poche secrète.
Maintenant, relégué dans l’ombre, il n’est plus qu’un témoin invisible, silencieux. Le temps passe si lentement quand on est oublié, inutile.
Les histoires d’amours ne tarderont pas maintenant… Et Sacavie ne pourra rien faire pour aider son amie, sa patronne, sa raison de vivre.
Depuis peu, il s’est évadé dans un rêve sans fin, une douce somnolence qui l’empêche de se souvenir. Il aimerait tellement disparaitre vraiment. Mais quelque chose, au fond de sa poche secrète, résiste encore au désespoir.
Pourtant un jour…
Cela fait au moins deux heures que la pluie tombe drue sur les vitres de la fenêtre au-dessus du bureau. Selma est en bas, elle regarde sa série préférée du moment. L’eau s’infiltre maintenant dans la maison, inondant peu à peu le bureau, et glissant le long du mur pour former une mare sous le petit cartable.
Sacavie a froid, il a peur, il est seul… Jusque dans son rêve.
C’est une véritable tempête qui se déchaîne dehors. Les rafales d’eau tambourinent à la fenêtre, le tonnerre gronde, le vent est hystérique… Et la fenêtre s’ouvre brutalement, dans un grand fracas. Sacavie est terrorisé, frigorifié, trempé… et personne pour l’aider.
Selma arrive en courant, elle a entendu le vacarme. Elle referme la fenêtre et évalue les dégâts.
Le bureau, les manuels, les cahiers… tout est inondé. Le bureau n’est plus qu’une mare où flotte le savoir de Selma.
Et dessous… Sous le meuble…
« Oh lala ! C’est une catastrophe ! J’ai intérêt à essuyer rapidement si je ne veux pas que ça traverse le plancher jusqu’au salon ! »
Dans son sommeil, Sacavie se sent soulevé. Il frissonne, comme un cartable peut frissonner… Et se sent un peu lourd…
« Mais mon pauvre Sacavie ! Tu es rempli d’eau ! Tu dégoulines de partout ! Tu es en train de t’abîmer, là ! On dirait que tu pleures !
J’aurais dû faire plus attention à toi ! Tu es le gardien de mes souvenirs des vacances avec papi et mamie… Et je te laisse te noyer !
Mais dans quel état es-tu, pauvre, pauvre Sacavie ! »
Là, Sacavie semble tousser : son rabat s’ouvre, laissant s’écouler toute l’eau de son ventre. Ça fait rire Selma, qui le secoue de plus belle, comme pour soulager une toux.
Puis, plus sérieusement, elle sort un à un les souvenirs de l’été : de petits cristaux, un os de seiche, un fossile d’oursin, un bout d’ardoise où sont gravés les noms de papi, mamie et elle…
« Tout est trempé ! Mais ça ce n’est pas grave ! On va sécher tout ça. Mais…
Elle plonge sa main dans la poche secrète.
… Ouf ! Sacavie, tu es un génie ! Tu as protégé mes dessins et nos petits mots. Merci ! Même mes fleurs de montagne sont sèches ! brave Sacavie ! Toujours là quand il faut ! »
Sacavie semble soulagé, mais Selma remarque une boursouflure dans la poche secrète. Elle l’explore avec insistance et ses doigts accrochent un morceau de carton coincé entre deux coutures. Curieuse, elle tire.
C’est une vieille photo qu’elle tire. Toute froissée, usée. Elle la déplie, la lisse avec un sourire… triste.
« Merci Sacavie ! Merci ! J’avais oublié mon Papillon. Tu vois, c’est mon grand-père qui me tient dans ses bras. J’avais une semaine sur cette photo. Il à l’air tellement heureux. »
Sacavie ne dit rien. Il écoute, sagement posé sur le bureau encore humide. Le visage dessiné sur son rabat semble sourire.
« Tu sais, c’est moi qui l’ai appelé Papi-llon quand j’avais 5 ans. Je trouvais ça amusant… Et puis ça différenciait mes deux papis. »
Elle caresse la photo, comme pour enlever la poussière.
« Comme il a l’air ridé ! Il me manque quelquefois. Depuis qu’il est en maison de retraite, je ne le vois plus. Maman dit que je lui ai trouvé un beau surnom sans le savoir : maintenant, c’est son esprit qui est comme un papillon… Il vole de rêve en rêve inlassablement.
Tu crois que je lui manque ? »
Après un petit moment à contempler la photo avec nostalgie, Selma se relève, et, pragmatique, elle nettoie tout, puis téléphone à son amie Leïa (Brindille).
Elle demande à sa maman couturière de « mettre Sacavie à jour »
« Je voudrais un Sacavie 2.0 ! Il ne peut plus être mon cartable, mais il m’est encore très utile et très précieux ! Je veux en faire mon sac de sport et mon sac de rando.
Tu peux m’arranger ça ? »
Et deux semaines plus tard, Selma récupère un nouveau Sacavie, transformé, réparé, avec un regard qui semble plus vif. Le sourire de son rabat est radieux.
Après de chaleureux remerciements, Sema s’en va, heureuse, Sacavie sur le dos.
Ils ont quelque part où aller.



